Les recommencements
Réalisation : Isabelle Ingold, Vivianne Peremulter
Type de film : Documentaire
Pays : France, Belgique
Année : 2025
Durée : 87 mn
Version : VOST
Sortie nationale : 21/10/2026
Dans les chaussettes, comme le moral. Après les chaussures de Shahin, le réfugié iranien traversant l’Europe dans Ailleurs, partout (2021), la vérité des Recommencements est à trouver dans les chaussettes du vétéran native american qui porte un nom astral : Al Moon. Ces rencontres ne s’inventent pas : Isabelle Ingold et Vivianne Perelmuter, cinéastes voyageuses, si elles n’avaient pas dû laver leurs chaussettes n’auraient pas croisé Al, lui aussi venu nettoyer son linge sale. Comme ne s’invente pas que le lavomatic de la rencontre se situât à Eureka, Californie ; « eurêka », la révélation et le destin.
L’homme vivant en nomade (il campe dans sa voiture) sur la réserve autochtone des Yuroks, un songe lui a soufflé qu’il ferait une rencontre essentielle. Quelques mois plus tard le voilà embarqué pour un film avec les deux femmes, road-movie chamanique au cours duquel lui le sage, le sorcier, le griot, ce que vous voudrez, pourra conter son histoire de vétéran du Vietnam autochtone, son paradoxe et son tourment. Grâce à elles, les Parques brune et blonde à la caméra, accomplissant enfin sa transhumance à lui : se rendre à la réunion des anciens du Vietnam, de l’autre côté des États-Unis, pour une confrontation avec un passé qu’il avait toujours fui.
Al Moon le déterritorialisé, le métissé, entre ses ancêtres autochtones, son statut de vétéran, sa vie solitaire dans la réserve, et ses méditations en voix off de pêcheur de saumons qui ne voit plus l’heure de la migration des poissons arriver – le dérèglement climatique, la pollution et un ver tueur retardent leur transhumance à contre-courant à eux, aquatique.
Au cours de ce journal de voyage merveilleux, les identités demeurent floues, mélangées, discrètes. Les territoires désolés et enclavés des réserves amérindiennes rappellent les zones de transit des migrants. Al, comme avant lui Shahin, n’y croit plus et tout de même attend – quoi ? Les recommencements. Qu’attendre de nouveau, si l’on feint de laisser derrière nos guerres jamais finies, d’ignorer nos conditions de race comme de classe de soldats blessés, revenus du Vitenam pour trouver l’oubli dans l’alcool, la drogue ? Là réside l’enfer calme dans quoi Al Moon se tortille, poisson brave remontant le cours de l’eau empois(s)onnée et la route des États-Unis racistes, trumpistes, des colons blancs, ces « migrants » envahisseurs qui exterminèrent ses ancêtres. Parler de ce racisme, se raconter, le temps de griller une cigarette dans la nuit ou au petit jour avec la femme qui a froid.
Aux deuils impossibles se mêlent les recommencements rêvés. A quelle histoire laisser ses abîmes pour, sinon recommencer, se réinventer, au moins persévérer ? Le documentaire avance à la poursuite de ce « recommencement », mot noble, convalescent, qu’Ingold et Perelmuter opposent au terme psycho-jargonnant de « résilience ». Les gens sont malades, les animaux sont malades, l’Amérique aussi, chuchote l’Autochtone qui, dans ses incantations, nous livre la symphonie d’un nouveau monde rêvé ou d’un mirage évanoui dans la nuit. Le Vietnam, son bataillon vs sa tribu, les Yuroks : comment être et avoir été du peuple des exterminés puis de l’armée des tueurs ? Un Yurok au Vietnam.
L’homme blanc est en face, et les femmes filment Al et des compagnons d’infortune auxquels elles mêlent leurs voix à la sienne, se réchauffant au même feu noir. Les Recommencements est un grand film sorcier, assailli de ténèbres conradiennes, maudites : Apocalypse Now, et demain, tout à refaire, purifié par le napalm (les images d’archives) et la mort. Le nomade reviendra comme les saumons, nous nourrir et nous alerter – que le monde se meurt dans une flaque d’eau, dans l’ombre étendue ici, partout. (Camille Nevers, Libération)



