Le Crime du 3e étage
Rémi Bezançon
Année : 2026
Pays : France
Durée : 104 mn
avec Gilles Lellouche, Laetitia Casta, Guillaume Gallienne, Isabel Aimé Gonzalez Sola
Rémi Bezançon
« Un film n’est pas une tranche de vie, c’est une tranche de gâteau. »(Alfred Hitchcock)
Il y a deux façons de servir des parts de gâteau. Soit en tranches minces, très minces, à la limite de la feuille de papier à cigarette – mais artistiquement disposées dans l’assiette, façon salon de thé du quartier de la Madeleine à Paname (ou Saint-Étienne dans la ville rose)… Ou bien, sans chichis, en maousses portions dégoulinantes de crème – parce que dans l’art culinaire, le plaisir du partage est quand même aussi important que l’onanisme gustatif. Grand amateur d’ice-creams hyper caloriques devant l’Éternel, le père Alfred n’était pas le dernier pour offrir généreusement son savoir-faire en matière de cinéma et livrer à un public avide d’émotions fortes des films rondement menés, solides, parfois terrifiants, souvent drôles, mitonnés aux petits oignons et, donc, roboratifs. Comme la plupart de ses coreligionnaires en 7e Art, Rémi Bezançon sait ce que le cinéma mondial doit au regretté « Maître du suspense ». Et en ces temps étranges où la cinéphilie, dit-on, s’étiole (ne répète-t-on pas à tout bout de champ et d’antenne que « les jeunes ne vont plus au cinéma », blablabla… ?), le réalisateur nous a mitonné une joyeuse gourmandise de cinéma et fait d’une pierre trois coups : il paie une vieille dette à ses anges tutélaires (Hitch, bien sûr, mais aussi Ernst Lubitsch, Jean-Paul Rappeneau, Philippe de Broca, Woody Allen…), retrouve l’élan des comédies fraîches, légères et sensiblement désenchantées de ses débuts, et s’amuse comme un petit fou en mettant en scène les théories à l’emporte-pièce du cinéaste anglais – à faire de son film une sorte de réjouissant « Hitchcock pour les nuls ». Car des « nuls » devant les films d’Hitchcock, quel que soit notre savoir académique, nous le sommes toutes et tous.
À commencer par Colette (Laetitia Casta), professeure de cinéma à la Sorbonne (siouplaît), spécialisée dans l’œuvre dudit Hitchcock, qui pérore volontiers devant ses étudiants fascinés. Elle sait tout, connaît tout du vieux briscard et de ses films. Mais est-elle pour autant armée pour survivre, catapultée dans une intrigue décalquée de… disons Fenêtre sur cour (un des chefs d’œuvres de la période hollywoodienne d’Alfred) ? En effet, les fenêtres de l’appart qu’elle partage avec François (Gilles Lellouche), son écrivaillon de compagnon, surplombent celles du logement du troisième étage – en vis-à-vis – où viennent d’emménager Yann Kerbec (Guillaume Gallienne), déplorable comédien de son état, et son épouse. Or, Colette en est sûre : Yann Kerbec vient de tuer sa légitime. Sous ses yeux. Enfin presque : elle ne l’a pas vraiment vu, mais c’est tout comme. Entre les intrigues des romans de gare de François (un genre de littérature dont le père Hitch était friand pour trouver matière à faire des films), les citations malicieuses de Vertigo, Psychose, La Mort aux trousses, les jeux d’alliances et de chignons, le massacre d’une tirade d’Hamlet, les imbroglios et les rebondissements, Colette embarque François dans une enquête adorablement loufoque pour démêler le vrai du faux. Le jeu ne s’embarrasse pas outre mesure de vraisemblance, ça file à toute vitesse et les comédiens s’amusent comme des gosses tombés dans un grenier sur une vieille boîte de Cluedo. Évidemment, comme chez Hitchcock, le véritable enjeu du film n’est pas le thriller – mais la survie du couple mal en point formé par Colette et François. Cerise sur le gâteau, selon l’adage hitchcockien qui veut que « plus réussi est le méchant, plus réussi sera le film », Guillaume Gallienne ne ménage pas sa peine pour composer un Kerbec qu’on adore détester.
