Un bon petit soldat
Réalisation : Stéphane Brizé
Casting : Alba Rohrwacher, Vincent Lindon, David Talbot, Adrien Bobinet, Sharif Andoura
Scénario : Stéphane Brizé, Coralie Amédéo, Olivier Gorce
Type de film : Fiction
Pays : France
Année : 2026
Durée : 102 mn
Sortie nationale : 25/11/2026
« Ah ! Dieu que la guerre est jolie, avec ses chants, ses longs loisirs… » Guillaume Appolinaire
Dans la guerre économique moderne, au cœur du champ de bataille entrepreneurial, Carla est ce qu’il convient d’appeler « un bon petit soldat ». Avant de monter au front, la vaillante Italienne a fait ses classes dans une quelconque HEC, a studieusement appris le maniement des armes dans de prestigieuses universités aux quatre coins du monde, a assimilé et digéré les concepts et préceptes du management moderne ; elle a patiemment gravi les échelons, est montée en grade, s’est frottée aux multinationales, s’est spécialisée dans la gestion « éthique » des « ressources humaines ». Un label furieusement tendance en ce siècle du libéralisme triomphant, pour acheter pour pas cher un peu de paix sociale, amadouer les politiques, accessoirement attirer de nouvelles recrues, de la chair à canon fraîchement diplômée. Pourtant, telle un sous-officier idéaliste chargeant avec ferveur sous le feu de la mitraille, Carla y croit, à la possibilité « d’humaniser les ressources humaines ». C’est d’ailleurs pour ça qu’elle a été recrutée dans le service RH d’une grosse compagnie d’assurance : donner à la boîte le vernis éthique, social et inclusif sensé mettre en adéquation les prétendues « valeurs » prônées pour les clients et son fonctionnement interne. À l’égal du loisir, faire du travail une activité épanouissante, une aventure collective enrichissante, une passionnante et enviable expérience de vie plus qu’un moyen de survie… « Bullshit ! » comme on dit dans la langue de Jack London.
La Loi du marché, En guerre, Un autre monde… Le moins qu’on puisse dire, c’est que Stéphane Brizé a de la suite dans les idées. Un bon petit soldat est un nouveau chapitre dans sa passionnante exploration du monde du travail. Il met en exergue la violence impitoyable du lien de subordination invisible (oui, comme la fameuse « main du marché »), qui écrase, soumet les individus… quand il prétend les émanciper. Le travail rend libre… ? « Bullshit ! » derechef, comme on dit dans la langue d’Alexandria Ocasio-Cortez. Entièrement circonscrit dans le décor déshumanisé du siège de la Compagnie Amali, sise dans des tours de la Défense, et de ses abords immédiats, le film suit pas à pas l’inéluctable déniaisage de la jeune femme qui, au détriment de sa vie de femme, de mère, d’amoureuse, se livre corps et âme à son travail. D’abord en se faisant croire à sa mission, rapidement convaincue qu’il en va en réalité de sa propre survie. La caméra ne quitte pas Alba Rohrwacher d’une semelle. L’actrice, sidérante, est scrutée dans les moindres attitudes de son personnage soumis à une permanente douche écossaise – pouvant pétiller d’enthousiasme naïf dans un moment de connivence avec le grand patron et l’instant d’après ravaler son humiliation professionnelle.
La nouveauté, dans le cinéma humaniste, sec et tranchant de Stéphane Brizé, vient de l’humour vachard, terrifiant mais irrésistible qui affleure tout au long de ce drame en open-space. Certes pas aux éclats, plutôt jaune en vérité, on rit beaucoup devant sa description pourtant très peu caricaturale du monde de l’entreprise et de ses concepts foireux – du développement personnel prôné par l’amie de Carla en Face-time depuis New-York aux sessions de groupe menées dans les bureaux par un impayable « happiness-manager ». À la façon de Beaumarchais, « on se presse d’en rire de peur d’être obligé d’en pleurer ». Car de toute évidence, la guerre a depuis longtemps désigné le camp des vainqueurs. Et il est à peu près certain que Carla, le bon petit soldat, n’en fait pas partie…



