Résumé des épisodes précédents : au mois de mai dernier, profitant de la traditionnelle sur-médiatisation à la veille du Festival de Cannes, un collectif finement dénommé « Zapper Bolloré » publiait dans Libération une tribune signée par une (grosse) poignée de professionnels du cinéma français. En forme de signal d’alarme, cette tribune faisait état d’une très légitime inquiétude, à l’approche des élections présidentielles, devant l’irrésistible montée en puissance dans l’économie du cinéma français d’un milliardaire qui non seulement ne fait pas mystère de ses engagements religieux (chacun fait-fait-fait c’qu’y lui plaît !) mais, en bon Croisé de l’Occident chrétien, assume ouvertement de mettre sa puissance économique au service de leurs expressions médiatiques et politiques. Du tac au tac, considérant qu’on traitait ses équipes de « crypto-fascistes » et opérant par là, comme il est écrit dans le journal des cinémas parisiens MK2, « un glissement sémantique par rapport à une tribune qui ne met jamais en cause les équipes de Canal+, mais prévient d’un bout à l’autre le risque inhérent à la concentration des pouvoirs en la personne d’un seul homme aux valeurs réactionnaires », le sous-chef de l’Empire et Président du directoire de Canal+, annonçait que la chaîne ne financerait dorénavant plus les projets au générique desquels se trouveraient les signataires de la-dite tribune. Puis récusait dans la foulée la traduction de son oukase en « liste noire ». Avant de finalement confirmer le 28 juillet dernier à l’AFP : « Je reste sur ma position, qui est que, si des gens portent préjudice à l’image de Canal+, on ne financera pas leur film. » Nulle « liste noire », donc. Seulement des noms auxquels l’argent cessera d’arriver. Charge aux producteurs de faire le tri en amont.
On pouvait s’attendre à ce que le « petit monde du cinéma » parte sabre au clair, uni comme les trois mousquetaires des doigts de la main contre une menace si limpidement énoncée. Que nenni ! Mais que s’est-il passé entre-temps ? Trois fois rien : au cœur de l’été 2026, Le Groupe Canal+ a signé un nouvel accord « historique » avec les organisations professionnelles, qui prévoit (roulement de tambour… !) un investissement global de 980 millions d’euros sur cinq ans (à compter de 2028) pour le cinéma français. 196 millions par an. Des chiffres qui forcent semble-t-il le respect, puisque des signataires de la tribune, de l’épée de Damoclès qui menace les élèves les moins révérencieux, il ne fut dans les négociations pas question. Tout au plus, nous apprend dans une enquête assez fouillée le média en ligne Les Jours, le préambule de l’accord se clôt-il par trois petits paragraphes censés jouer le rôle de garde-fou, promouvant mollement « une ambition commune au service de la création » et un « esprit de dialogue et d’ambition partagée ». On ne mordille pas la main qui vous nourrit, même avec des miettes.
« Histoire de se remettre les idées en place, un rappel : Canal+ ne finance pas le cinéma par bonté d’âme, c’est même sa raison d’être depuis sa création en 1984 et c’est couché dans la loi : le groupe achète de l’exclusivité, des films quelques mois après leur sortie en salles, pour attirer les abonnés. Simple. Et s’il reste de loin le premier financeur, ainsi que le relève le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée) dans son bilan de 2025, avec, la même année, 104 films français (sur les 153 sortis et sur un total toutes nationalités confondues de 290 longs métrages en salles), son apport n’est pas non plus maousse, représentant en moyenne 17,6 % de leur devis. C’est par effet de contraste que le nouvel accord paraît si favorable : dans celui en vigueur, conclu en mars 2025, Canal+ avait particulièrement serré la vis avec 160 millions d’euros par an (contre 196 désormais donc), alors que le précédent s’envolait à 220 millions d’euros. Si le groupe avait alors un peu fermé les vannes, c’était pour se rendre plus désirable pour son introduction à la bourse de Londres et aussi parce que Vincent Bolloré a des oursins dans les poches : tout ça pour financer des films de wokistes, merci bien ! » (1) Encore quelques chiffres pour finir de vous assommer ? Canal+ affiche environ 6,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel. L’investissement dans la production des films équivaut donc à moins de 3 % de ce chiffre.
En ramenant les montants et les enjeux à leurs justes proportions, l’enquête de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts pour Les Jours suggère que, dans la guerre de positions dite de « chronologie des médias » qui oppose chaînes et plateformes, c’est bien le Groupe Canal+ qui, par cet accès privilégié aux films, serait dépendant du « soutien essentiel » (2) du cinéma français – plutôt que l’inverse. Pour l’heure, c’est pourtant bien l’industrie du cinéma qui numérote ostensiblement ses abattis et s’entraîne à passer sous les fourches caudines du financeur. Tout en s’efforçant de se persuader que l’ami Vincent Bolloré, bien que prochainement intégralement propriétaire d’UGC, ne pourra « jamais » asservir un pan entier du secteur comme il l’a (pourtant déjà) fait pour la télévision, la presse et l’édition. La méthode Coué, il n’y a que ça de vrai.
(1) extrait de Canal+, accord et à cris avec le cinéma de Raphaël Garrigos et Isabelle Roberts, Les Jours, 11 août 2026. L’article dans son entièreté est très complet et plus globalement leur travail au long cours sur l’Empire Bolloré est passionnant, abonnez-vous !
(2) pour retourner la mention « avec le soutien essentiel de Canal+ » que le groupe a exigé de voir figurer en exergue des génériques des films aidés.

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