Résumé de l’épisode précédent (édito de la gazette toulousaine n° 316) : tout occupé qu’il était à s’alarmer de la paille dans l’œil du voisin yankee (la bataille que se livraient la plateforme « Voldemort » Netflix et le studio « Sauron » Paramount pour le rachat de Warner), le cinéma français semblait n’avoir pas remarqué la poutre qui s’était pourtant sacrément enkystée dans le sien. En la personne du frenchy Vincent Bolloré qui, à l’instar d’une Paramount toute entière dédiée à promouvoir une vision réac-conservatrice-complotiste de l’Amérique tendance MAGA (Make America Great Again), n’en finit pas d’absorber, racheter, digérer, tout ce qui en France peut médiatiquement contribuer à imposer dans le débat public le « projet idéologique dont le pieux milliardaire porte fièrement les couleurs : restauration des valeurs millénaires de l’Occident chrétien et croisades sous-tendues par les fantasmes du grand remplacement » (Thierry Discepolo, le Monde Diplomatique 9/5/2025). Et accompagner la prise du pouvoir par les partis politiques qui, du si mal nommé « Printemps Républicain » à l’effroyable « Reconquête » en passant par toutes les nuances vert-de-gris de l’UDI et du Rassemblement Front National, prospèrent sur la misère, la peur, le déclassement social – et exaltent les valeurs aigres du repli identitaire, du racisme, de l’exclusion…
Il s’est ainsi offert, via Vivendi, Havas, Prisma, Lagardère, Hachette, divers porte-voix éditoriaux : maisons d’édition (Fayard, Grasse…), titres de presse (JDD), points de vente de livres et de journaux (Relay), radio (RFM, Europe 1), chaînes de télévision (Canal +) et de désinformation en continu (Cnews)… liste non-exhaustive (voir carte en illustration).

L’empire du papetier breton gagne petit à petit le cinéma. D’abord par le biais de Canal +, institué au terme d’un accord de diffusion particulier dans la « chronologie des médias » (la chronologie des supports de diffusion des films, qui protège l’écosystème des salles de cinéma) comme le « premier partenaire » du cinéma français. Une obligation d’investissement dans la production de films (sélectionnés par elle) qui rend la chaîne incontournable – ce qui n’est pas sans conséquences sur l’orientation y compris idéologique de la production. Et plus récemment en entrant à hauteur de 34 % dans le capital d’UGC – et prévoyant d’en détenir 100 % d’ici 2028. UGC, mastodonte vorace qui produit, distribue et exploite ses films dans un parc de quelques 510 salles de cinéma en France, réparties sur une cinquantaine de multiplexes. UGC roi du dumping, qui imposa au forceps le concept dévastateur pour l’économie du cinéma de la « carte illimitée » que vous avez en poche.
Et nous voilà début mai 2026. À quelques jours de l’ouverture du Festival de Cannes, la clinquante vitrine d’un cinéma mondial d’une extraordinaire diversité, une petite poignée de professionnels du cinéma de tous horizons (techniciens, producteurs, cinéastes, exploitants de salles…) publie dans Libération une tribune s’alarmant à juste titre de cette emprise, à quelques mois d’échéances électorales déterminantes (les présidentielles de 2027). Piqué au vif, Maxime Saada, ci-devant Directeur général de Canal+, réplique le dimanche 17 mai en annonçant qu’il souhaite que son groupe cesse illico de travailler avec les signataires de la-dite tribune. Lesquels, on le rappelle, n’ont à ce stade fait état que d’inquiétudes, et à aucun moment n’ont mis en cause le travail des équipes de Studio Canal et de Canal+. Qu’à cela ne tienne : la réaction épidermique du sous-chef de l’empire Bolloré vaut confirmation instantanée de toutes les craintes. Et tandis que le nombre de signataires de la tribune bondit quasi instantanément de 600 à 3000 « gaulois réfractaires » de l’audiovisuel et du cinéma (dont quelques pointures internationales solidaires, mais bizarrement peu de « stars » françaises), on observe avec intérêt la valse-hésitation des institutions et organisations professionnelles du cinéma français, qui s’efforcent de louvoyer, temporiser, appeler à la retenue, siffloter en levant les yeux au ciel. On entend les tergiversations inconfortables des cinéastes reconnus qui rechignent à ne serait-ce que mordiller la main qui les nourrit. On écoute avec ahurissement les auteurs et interprètes de tel film (magnifique) sur le martyr de Jean Moulin asséner que le combat du résistant, parangon de la lutte collective contre le fascisme, fut avant tout individuel et dépolitisé. On lit que Tel ou Tel souhaite retirer sa signature, apposée dans un moment d’égarement, « sans avoir lu le texte ». Bref : il y a du tangage dans l’entrepont.
Soyons clairs : il n’y a pas trente-six positions à tenir.
Unis comme les trois mousquetaires des dix doigts de la main, les cinémas Utopia persistent et signent, en solidarité évidemment avec les lanceuses et lanceurs d’alerte mis au ban par Maxime Saada et sa sinistre liste noire. Mais aussi, surtout, en cohérence avec un travail de fond mené depuis toujours (cinquante ans !) contre tout ce que représente l’héritier des papiers OCB – qu’il s’agisse de son idéologie mortifère ou de sa position de Mogul (on rappelle qu’Utopia s’est en son temps constitué « contre la domination des trusts »). Au risque, assumé, de se voir privés d’éventuels formidables films produits et distribués par Studio Canal ou UGC. Wait & see…
Au programme du Front Rassemblement National, dont le Papivore** du XXIe siècle appelle de ses vœux l’accession au pouvoir, figure en bonne place et depuis longtemps le démantèlement du CNC (plusieurs amendements ont été déposés en ce sens par les députés FN ou UDI ces derniers mois). En effet, affectant de croire que le cinéma français vit sous perfusion d’argent public et diffusant massivement ce mensonge éhonté***, les tenants de la préférence nationale et de la rémigration espèrent surtout anéantir ce qu’ils perçoivent comme des nids d’opposants politiques. Ils surfent confortablement sur le populisme de bas étage diffusé dans les foyers par la voix de Son Maître Cnews : bla-bla-bla petits films non-rentables, bla-bla-bla népotisme, bla-bla-bla idéologie « woke », bla-bla-bla entre-soi islamo-gauchisant… Ils font d’une pierre deux coups : non seulement la disparition du CNC privera instantanément de capacités de production un grand nombre de créateurs, toutes obédiences confondues ; mais c’est réellement tout un écosystème, garant d’une nécessaire diversité, qui sera balayé, laissant toute latitude aux groupes (parmi lesquels… UGC) pour installer sur ce champ encore un peu préservé leur domination sans partage.
Pourtant, tout cela ne sera rien ou pas grand chose – notre combat n’est évidemment pas la préservation corporatiste d’un petit pré-carré cinéphilique. L’attaque contre le cinéma, la charge contre l’audiovisuel public, pour dévastatrices qu’elles soient, ne sont que des symptômes, à nos yeux un peu plus saillants, ayant valeur d’exemple de ce que nous promet le projet du Front Rassemblement National, adoubé par Vincent Bolloré. La violence contre les populations les plus fragiles, la décomplexion de tous les racismes, de l’antisémitisme, la destruction de la protection sociale, la ségrégation comme modèle de société, le retour des bonnes vieilles valeurs paternalistes, catholiques, légitimistes… les exemples récents des politiques mises en œuvre avec fracas par les Trump, Bolsonaro, Meloni, Orban, Milei laissent assez peu la place au doute quant à ce que l’avenir nous réserve. Au-delà de l’empire médiatique Bolloré, qui a vocation à leur préparer le terrain, c’est bien là que se porte notre inquiétude.
« Je préfère être un cochon décadent plutôt qu’un fasciste. » (Porco Rosso, Miyazaki 1992)
Mettant nos pas dans ceux des libraires, éditeurs, écrivains, journalistes, qui ont depuis longtemps commencé à alerter sur le danger Bolloré, nous allons donc redoubler d’engagement – est-ce possible ? C’est possible ! – et de pédagogie pour tenter, aux côtés de nos camarades, d’expliquer par le petit bout de notre lorgnette le pourquoi du comment du bazar fasciste qui nous pend au nez. En faisant ce que nous savons à peu près faire : écrire, programmer, débattre, écouter, éclairer, programmer à nouveau, animer, inviter, programmer encore… Au gré des sorties de films, de nos intuitions, de nos rencontres aussi avec diverses personnalités dont nous aimons partager ou prolonger la parole.
Depuis le temps que ça nous démange : on se réapproprie la « Fête du cinéma » (du 28 juin au 1er juillet), profitant de cette grande braderie commerciale sans âme pour programmer à des tarifs ridiculement bas quelques films et quelques débats à nos yeux essentiels – sur Bolloré et la résistible montée du fascisme bien sûr, mais pas seulement (détail pages suivantes).
Une idée : on ouvre un concours « Zapper Bolloré » !
Pour toutes et tous, adeptes du bricolage vidéo-ludique, du détournement situationniste, de la pédagogie approximative : envoyez-nous vos « clips de campagne » (courts, de 1 à 2 mn), « suédés » à la manière de Gondry ou animés avec les moyens du bord façon Dupieux, pour nous aider à décortiquer efficacement l’idéologie bolloréenne, exposer à la lumière du jour ses effets néfastes… rien à gagner – sinon l’immense satisfaction de participer, de faire œuvre de salubrité publique et de voir ses œuvres diffusées en avant-programme dans nos salles obscures.
On est évidemment également preneurs de toutes vos bonnes idées pour avancer. On se retrousse les manches !
Venez en parler avec les équipes d’Utopia, des militants, des acteurs et commerçants culturels de Toulouse et des environs, autours des projections de Grâce à Dieu, emblématique de choix de (non) production de Canal+ sous Bolloré – le 28 juin à 11h à Borderouge, et du formidable The Mad Dog of Europe – le 29 juin à 20h à Borderouge, le 25 juin à 20h à Tournefeuille.
Le travail d’information remarquable du collectif Désarmer Bolloré : https://desarmerbollore.net
Pour signer la tribune Zapper Bolloré, c’est ici : https://zapponsbollore.net/
* du titre d’une très courte et indispensable nouvelle de politique fiction de 12 pages, signée Franck Pavloff (éd. Cheyne), vendue en 1998 à plus de 2 millions d’exemplaires : « Sait-on assez où risquent de nous mener collectivement les petites lâchetés de chacun d’entre nous ? »
** surnom donné au patron de presse Robert Hersant au milieu XXe siècle. Collabo antisémite notoire, Robert Hersant ambitionne en rachetant le Figaro dans les années 1970 de promouvoir par voie de presse une Droite conservatrice et libérale : « Certains mènent le bon combat à la tête de partis politiques, moi à la direction d’importants moyens d’information ». Toute ressemblance avec notre héros du jour n’est évidemment pas fortuite.
*** On a souvent expliqué ici le fonctionnement vertueux, souvent copié à l’étranger, de l’économie du cinéma français – qui s’auto-finance grâce à une taxe spécifique (TSA) prélevée exclusivement sur les tickets de cinéma et qui permet d’irriguer toute la filière de ses bienfaits : « l’argent du public », donc, qui n’est pas de « l’argent public ».

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